L’image funambule ou La sensation en photographie

Grâce aux progrès de l’électronique, il est devenu de plus en plus difficile de rater une photographie… du point de vue technique au moins. Avec les appareils Sonar Autofocus, la mise au point est devenue à la fois automatique et instantanée. Les touristes emmenés par autocar climatisé dans des endroits repérés à l’avance n’ont pas le temps de se marquer durablement dans la mémoire. Qu’importe. Grâce à la petite boîte noire, les impressions visuelles du voyage pourront être ranimées au retour. Une fois rentré chez lui, le touriste pourra retrouver les endroits « vus » et se familiariser avec eux, en image tout au moins. En effet, c’est leur image seule qui aura été emprisonnée, et encore très partiellement. Les accompagnements sonores, olfactifs, thermiques qui font partie de tout environnement sont radicalement laissés pour compte par la photographie, mais aussi l’organisation d’un espace qui donne à son tour une signification au corps qui s’y trouve. L’architecture en souffre tout particulièrement. Les rapports de profondeurs et de volumes par lesquels un architecte a tenté d’imposer le pouvoir d’un empereur ou la présence d’une Divinité se trouvent réduits par la photographie à de purs jeux de formes. La photographie est l’art désacralisant par excellence.
Certains parmi ces touristes, utiliseront peut-ĂŞtre des appareils jetables. AchetĂ©s Ă l’occasion d’un voyage et perdus au moment du dĂ©veloppement (le boĂ®tier carton d’un « jetable » n’est jamais rendu), ces appareils dĂ©signent immanquablement ceux qui les utilisent pour ĂŞtre des adeptes très Ă©pisodiques de la photographie. Si tous les touristes photographes sont plus ou moins des amateurs, le possesseur d’un jetable est bien souvent un amateur d’un seul voyage, voire d’un seul jour. Pourtant, ce sont ces appareils et d’autres initialement rĂ©servĂ©s aux enfants, comme les instamatics – que Bernard Plossu, et d’autres photographes professionnels, ont Ă©lu comme outil de leur travail. Mais leur dĂ©marche est aux antipodes de celle des touristes Ă©voquĂ©s plus haut. Alors que ceux-ci choisissent un appareil lĂ©ger et maniable pour s’épargner la peine de regarder, les photographes dont nous parlons l’adoptent pour la raison inverse. Non pas pour s’épargner le temps de plonger dans le monde, mais au contraire comme moyen de se laisser absorber plus complètement par lui. Les photographies qui en rĂ©sultent ne sont pas toujours diffĂ©rentes de celles que pourrait produire un appareil plus sophistiquĂ©. Mais elles nous indiquent un autre rapport possible Ă la photographie, et, pour certaines, nous introduisent Ă une comprĂ©hension diffĂ©rente de l’image.
1. La photographie comme acte et comme image
La photographie a toujours été partagée entre deux grandes tendances. Pour certains photographes, leur technique est un moyen de réaliser leurs aspirations artistiques personnelles. Ce courant, d’abord placé sous le signe du pictorialisme, s’est épanoui ensuite à travers diverses formes de recherches esthétiques, qu’elles soient qualifiées de classiques, baroques, surréalistes, etc. C’est bien souvent sur la voie de cette inspiration que s’engagent les conseils des revues spécialisées et des stages pour amateurs.
Pour d’autres, au contraire, la photographie est un moyen d’exprimer leur perception fugitive du monde, de l’espace et de leurs émotions. La possibilité de photographier à tout moment sans autre geste que celui d’appuyer sur le déclencheur en est le moyen privilégié.
En fait, cette opposition recouvre plutôt le choix d’une disposition mentale que celui d’un type d’image.
Toute photographie participe en effet à la fois d’un temps de la perception et d’un temps de la composition de l’image, c’est-à -dire d’un temps de l’impression et d’un temps de l’expression. Le temps de l’impression peut être dominé par le sentiment du beau et l’émotion esthétique, mais aussi par la colère, l’indignation, la honte et le désir de dénoncer ce qu’on réprouve. Et le temps de l’expression intervient dès la décision de photographier pour se prolonger dans le travail sur le négatif ou le positif de l’image. C’est-à -dire que la distinction entre une photographie de mise à distance du monde et une photographie de participation intime avec lui ne recouvre pas la classique division entre le moment de la prise de vue et celui du développement, pas plus qu’elle ne recouvre l’opposition entre des photographes préoccupés d’un seul point de vue esthétique et d’autres qui seraient préoccupés par l’intensité humaine ou sociale de leurs images. Elle nous introduit à un nouveau partage de la photographie envisagée indissolublement comme acte et comme image, à l’inverse de la façon dont elle est si souvent utilisée pour être « devant » le monde. La première de ces tendances participe des origines de la photographie et de son histoire au même titre que la recherche des belles images. Elle rejoint ce que Walker Evans, dans les années 1930, appelait « l’enregistrement pur », c’est-à -dire une disponibilité à l’acte photographique dégagée de toute autre préoccupation que celle de déclencher la prise de vue.
2. Histoire de l’« appareil jouet »
La photographie a longtemps dĂ©veloppĂ© des procĂ©dures techniques lourdes qui l’apparentaient Ă la peinture sur chevalet : transport et conservation des plaques, installation de l’appareil sur un pied face Ă l’objet photographiĂ©, attente de la bonne lumière, etc. Lorsque, vers la fin du siècle dernier, les premiers Kodak sont apparus, certains photographes professionnels les ont mĂ©prisĂ©s. Pour eux, il s’agissait d’appareils destinĂ©s au grand public dont les images n’égaleraient jamais en qualitĂ© celles produites par leurs volumineuses chambres noires. Pourtant, au mĂŞme moment, d’autres s’enthousiasmaient pour les possibilitĂ©s de cette nouvelle technologie lĂ©gère. Le premier est probablement FrĂ©dĂ©rik I. Monsen. Cet Ă©migrant norvĂ©gien photographia les tribus indiennes Navaro du sud-ouest des Etats-Unis avec un Kodak petit format dès 1894. Il raconte comment il utilisa progressivement des appareils de plus en plus petits et de plus en plus maniables. « Après en avoir bavĂ© plusieurs annĂ©es avec un appareil 18×22, j’en ai changĂ© pour un 14×17 avec lequel j’ai travaillĂ© un an ou deux, quand j’ai fait l’acquisition d’un 11×14 et, peu après, d’un 8×10. Et ainsi j’ai avancĂ© gaiement, mes appareils devenant plus petits et mon travail plus facile, jusqu’à me procurer un appareil 5×7 » (in Current K., 1978, traduction personnelle). Lors d’une exposition de ses photographies, en janvier 1907, le critique d’art du New York Evening Post s’émerveilla de leur qualitĂ©. Il dĂ©clara : « Je ne comprends pas comment vous ĂŞtes arrivĂ© Ă mettre tant d’effet immensĂ©ment artistique avec un Kodak, alors que les gens de la « camĂ©ra » (c’est-Ă -dire de la chambre noire) font tellement plus de bavardages et produisent tellement moins » (ibid.).
L’invention de l’Ermanox, aux alentours de 1925, s’accompagna du même enthousiasme de la part de certains photographes. Le plus connu d’entre eux est Erich Salomon. C’est lui qui, le premier, tenta de photographier des gens à l’intérieur sans qu’ils s’en rendent compte. Ses images sont vivantes parce qu’elles ne sont pas posées. Ce n’est plus la netteté d’une image qui lui donne sa valeur, mais l’émotion qu’elle suscite.
Enfin, il est intĂ©ressant de remarquer qu’un appareil aussi sophistiquĂ© que le Leica, au moment de sa sortie sur le marchĂ©, fut apprĂ©ciĂ© par certains photographes pour les mĂŞmes raisons. Ainsi Gisèle Freund raconte qu’elle se prĂ©senta, munie de son Leica, Ă la Bibliothèque Nationale, afin d’en rĂ©aliser des images dans le cadre de sa première commande officielle. En apercevant son petit appareil, le conservateur lui dĂ©clara : « Ce n’est pas sĂ©rieux, revenez avec un vrai appareil professionnel ». Gisèle Freund se rendit alors au MarchĂ© aux Puces et y acheta un vieux modèle en bois de format 18×24 qu’elle posa sur un pied. Après le dĂ©part de l’autoritĂ© qui l’avait accompagnĂ©e dans la salle de lecture, elle rĂ©alisa une sĂ©rie d’images au Leica en passant totalement inaperçue. Ses photographies eurent un grand succès. Elles prĂ©sentaient une qualitĂ© d’atmosphère et de vie que les photographies rĂ©alisĂ©es avec les appareils volumineux n’avaient pas. Ainsi deux courants coexistent-ils dans la photographie depuis ses dĂ©buts. Le premier rĂ©unit les partisans de la nettetĂ© de l’image, de la clartĂ© de ses plans successifs et de la composition arrangĂ©e. Le second regroupe les tenants d’une photographie plus Ă©motionnelle. C’est Ă eux qu’appartient Bernard Plossu pour qui Monsen fut « le premier pionnier de l’instamatic ».
Bernard Plossu est de ceux qui ont commencĂ© le plus tĂ´t – c’est-Ă -dire pratiquement dès la fin des annĂ©es 1960 – Ă utiliser des appareils bon marchĂ©. Est-ce parce qu’il avait dĂ©couvert la photographie avec un Brownie Flash offert par son père au moment de son adolescence ? Toujours est-il qu’il a toujours utilisĂ© – et apprĂ©ciĂ© – les appareils destinĂ©s aux enfants. Dès 1970, il utilisait un Agfamatic Sensor et un Instamatic Kodak pour rĂ©aliser tantĂ´t des miniatures et tantĂ´t des grands formats. Il s’enthousiasma pour les Stretch – c’est-Ă -dire les appareils panoramiques jetables – dès leur apparition sur le marchĂ© en 1989. A tel point qu’il utilisa ces appareils pour rĂ©aliser des commandes en Inde, au Mali et en Turquie. Depuis 1992, il utilise Ă©galement rĂ©gulièrement un Prestinox Panoramic, et parfois un Canomatic achetĂ© 2000 pesetas en Espagne, dont il dit qu’il « voila dĂ©licieusement beaucoup d’images »…
Bien que Bernard Plossu ait été conduit à développer cette pratique de façon solitaire et en continuité avec ses propres préoccupations, il se rattache à un courant qu’on pourrait appeler celui de « l’appareil jouet ». En effet, Monsen, il y a près d’un siècle, déclarait que pour la plupart de ses amis professionnels, le Kodak n’était qu’un « jouet » sans intérêt pour le travail sérieux. Et aujourd’hui, c’est avec des appareils vendus comme jouets pour les enfants que certains photographes ont justement choisi de travailler.
Un numéro de la revue madrilène Photovision, paru en 1981, a rassemblé plusieurs de ces partisans de la simplicité et de la spontanéité. Il ne s’agit pas pour eux de montrer qu’un « bon photographe » peut faire de « bonnes photographies » même avec un « appareil minable », mais de promouvoir un rapport différent à la photographie à la fois comme image et comme pratique. En effet, ces photographes insistent autant sur le rapport que le photographe entretient avec le monde au moment de la prise d’image que sur le type de photographie qui en résulte. Nancy Rexroth aux Etats-Unis et Dagmar Hartig en Europe sont, avec Bernard Plossu, parmi les pionniers de ce courant, auquel se rattachent également Manuel Miranda, David Rasmus, Sally Gall, Dominique Gaessler et Daniel Canogar. Ce dernier est en particulier l’auteur d’intrigantes images prises au ras du sol avec des appareils achetés 500 pesetas dans les supermarchés espagnols. Signalons encore l’américain Daniel Price, absent du recensement déjà ancien de Photovision, et qui mène un remarquable travail avec ce type d’appareil en Oregon.
Nous comprenons mieux l’importance de leur travail en quittant le domaine historique pour nous intéresser aux multiples composantes de toute image, et en particulier de toute image photographique.
3. Les trois pouvoirs indissociables de l’image
Notre comprĂ©hension des images souffre d’une double hĂ©gĂ©monie : celle du verbe et celle du sens. CĂ´tĂ© verbe, l’image – et en particulier la photographie – a Ă©tĂ© abondamment critiquĂ©e : la triple impossibilitĂ© oĂą elle se trouve de signifier la durĂ©e, la temporalitĂ© et les articulations signifiantes l’a faite rapidement – et durablement – dĂ©noncer comme très infĂ©rieure au langage verbal. Cette condamnation a Ă©tĂ© rĂ©cemment tempĂ©rĂ©e par la reconnaissance du pouvoir qu’a l’image d’évoquer, mieux que le langage, le cortège de sensorialitĂ©s appelĂ© par toute reprĂ©sentation. Par contre, l’hĂ©gĂ©monie du sens règne toujours en maĂ®tresse sur l’image. Pourtant, voir une image, ce n’est pas seulement ĂŞtre confrontĂ© Ă ses reprĂ©sentations et Ă ses significations possible ; c’est Ă©galement voir que cette image, le monde et soi-mĂŞme pourraient ĂŞtre diffĂ©rents ; et c’est aussi ĂŞtre portĂ© et tenu par l’image, et Ă©ventuellement y ĂŞtre portĂ© et tenu avec d’autres.
C’est pour rendre compte de ces multiples caractéristiques des images que j’ai proposé d’envisager leurs pouvoirs de trois points de vue à la fois distincts, complémentaires et indissociables.
1.- Toute image a des pouvoirs de représentations organisés autour de la capacité de l’image de pouvoir figurer un objet absent. Ces pouvoirs trouvent leur origine dans la constitution de l’image psychique de l’objet qui donne celui-ci comme psychiquement présent alors qu’il est perçu comme réellement absent (à la différence de l’hallucination dans laquelle l’objet absent en réalité est perçu comme réellement présent). Ces fonctions correspondent en particulier à l’utilisation d’une image pour évoquer un absent ou un défunt. La facilité de production et de manipulation de la photographie lui donne une place privilégiée dans ce domaine. Nous glissons dans notre portefeuille les photographies de ceux que nous aimons.
2.- Toute image a des pouvoirs de transformation organisĂ©s autour de la mise en jeu des opĂ©rations psychiques de fusion-dĂ©fusion et d’union-sĂ©paration. Pour bien comprendre cet aspect, il faut avoir Ă l’esprit que les premières images, tant psychiques que matĂ©rielles – ce sont les premières traces laissĂ©es par l’enfant entre six et douze mois -, naissent dans l’indiffĂ©renciation. Dans ses premières reprĂ©sentations mentales, l’enfant qui tĂŞte est Ă la fois la bouche, le sein (ou la tĂ©tine) et leur mouvement l’un vers l’autre. Et, de la mĂŞme façon, les premières traces rĂ©unissent dans une figure unique, qui est alors un simple trait, la mère, l’enfant et leurs mouvements l’un vers l’autre. De ces caractĂ©ristiques, l’image reste toujours tributaire Ă la fois dans les possibilitĂ©s de transformation qu’elle soutient et dans la nostalgie de la confusion primitive dont elle reste porteuse. Ces pouvoirs de transformation sous-tendent en particulier les pouvoirs magiques attribuĂ©s Ă l’image. Certaines sont crĂ©ditĂ©es de pouvoir produire des transformations par contact, comme de guĂ©rir un malade par leur seul toucher ou mĂŞme par leur seule vue. D’autres auraient le pouvoir de produire des transformations Ă distance, comme d’attirer le gibier vers un piège ou de ramener vers soi un ĂŞtre cher. Ce sont Ă©galement ces pouvoirs de transformation qui rendent compte, Ă mon avis, des capacitĂ©s Ă©difiantes ou malĂ©fiques de l’image (elle pourrait transformer en bien ou en mal son spectateur) ; ou encore de ses vertus pĂ©dagogiques dans lesquelles il ne s’agit plus de transformer la volontĂ© ou l’identitĂ© d’une personne, mais seulement son savoir. Mais la capacitĂ© de transformation des images leur donne encore bien d’autres puissances leur donne encore bien d’autres puissances. L’image peut en particulier pointer un au-delĂ dont seule la possibilitĂ© est dĂ©signĂ©e sans que son rĂ©sultat ne soit jamais nommĂ©. Tel est le cas de l’image inachevĂ©e. A travers elle, le monde entier est renvoyĂ© Ă un devenir permanent dans lequel tout Ă©tat des choses n’est qu’une Ă©tape intermĂ©diaire dans une sĂ©rie illimitĂ©e de transformations. L’inachevĂ© agit comme mĂ©diateur capable d’imposer, par delĂ le dessin de figures convenues ou quotidiennes, l’idĂ©e d’une transformation permanente de toutes choses.
3.- Enfin, toute image a des pouvoirs d’enveloppe qui ont deux origines principales.
D’une part, toute image tend à créer une confusion entre celui qui voit et ce qui est vu en organisant en quelque sorte une « bulle » ou tous deux sont, pour un instant, confondus (ce phénomène est en particulier très net pour le spectateur de cinéma, totalement accaparé par le spectacle). Et d’autre part, la réminiscence de l’expérience première de la découverte de l’image de soi dans le miroir sous le regard maternel crédite toute image de la nostalgie d’une identité de perception entre l’autre et soi. Cette expérience, qui survient normalement à la fin de la première année, réalise pour chacun un rassemblement imaginaire de ses parties à un moment où sa perception corporelle de lui-même n’est pas encore unifiée. Cette image de soi que le petit enfant encore plongé dans l’impuissance motrice découvre dans le miroir correspond à la première appréhension de son corps comme forme contenante. Mais elle le situe aussi dans la dépendance au regard maternel puisque c’est dans celui-ci qu’il trouve à la fois la confirmation de cette expérience et la garantie de son identité. C’est-à -dire que l’expérience du miroir fait de l’image à la fois une expérience narcissique et une expérience partagée, l’une et l’autre indissolublement liées. Sur ce mode, l’image continue toujours à s’imposer comme une expérience partagée (voir une image en même temps qu’une autre personne, c’est toujours imaginer qu’il la voit comme nous la voyons nous-mêmes) ou comme une expérience à partager (nous souhaitons faire partager les images qui nous bouleversent, et même les plus incommunicables, comme celles des rêves que nous racontons dans l’illusion d’en communiquer les images à nos proches).
Ces trois puissances sont présentes dans toute image, tant psychique que matérielle, et seules varient leurs proportions respectives. Je les ai appelées les trois corps de l’image (1994 c). En effet, dans la tradition bouddhique, Bouddha a trois corps indissociables. De même, toute image a trois corps : un corps de représentation, un corps de transformation et un corps d’enveloppe indissociables.
La photographie comme pouvoir de représentation a donné l’art du portrait, mais aussi diverses modalités de relevés photographiques ; la photographie comme pouvoir de transformation a donné l’image scientifique ou documentaire destinée à transformer le monde, ainsi que les multiples modifications de l’image que permettent les actions sur le négatif et le positif (et maintenant sur l’image numérique) ; enfin la photographie comme pouvoir d’enveloppe privilégie la caractéristique de toute image photographique de nous rendre présent au monde au milieu des objets qui nous entourent . Nous allons voir maintenant que c’est de ce côté que la photographie étend ses pouvoirs spécifiques, et qu’ils trouvent avec la pratique des « appareils pour enfants » une forme extrême de réalisation. Alors que la photographie nous menace toujours de mettre entre le monde et nous la distance et l’écran de « l’objectif », ces appareils rendent à la boîte noire, et aux images qu’elle produit, leur caractère essentiel de prolongement du monde et de soi. Ils poussent ainsi à ses conséquences extrêmes une particularité essentielle de la photographie : le moment de joie et d’émotion intense qu’accompagne la sensation fugitive de beauté ou de transparence du monde ne trouve pas de dénouement plus rapide que celui du geste de photographier.
4. Appareils bon marché et photographie « riche »
Il est impossible de se lancer dans l’étude des images privilĂ©giĂ©es par un moyen d’expression sans prendre en compte sa technique. Les conditions qui rendent possible la rĂ©alisation d’une image sont dĂ©terminantes non seulement sur sa forme, mais Ă travers elle, sur son impact Ă©motionnel. Ces effets ne sauraient pourtant se laisser rĂ©duire Ă une technique. C’est pourquoi je renoncerai Ă employer dans ce qui suit l’expression de « photographie pauvre » – utilisĂ©e notamment par la revue madrilène Photovision – pour dĂ©signer les images obtenues avec des appareils bon marchĂ©. Cette expression comporte en effet plusieurs ambiguĂŻtĂ©s autour du mot « pauvre ». Tout d’abord, un appareil bon marchĂ© peut Ă la rigueur ĂŞtre qualifiĂ© « d’appareil pauvre », mais l’image qui en rĂ©sulte ne peut en aucun cas mĂ©riter a priori ce qualificatif. Ensuite, cette expression prĂ©sente l’inconvĂ©nient de crĂ©er une confusion avec le reproche parfois fait Ă la photographie d’être « une image pauvre ». Enfin, et c’est lĂ le point le plus important, cette expression met malencontreusement l’accent sur le rĂ©sultat – l’image – plutĂ´t que sur l’acte photographique lui-mĂŞme. Or, comme je l’ai dĂ©jĂ Ă©voquĂ©, le choix de ces appareils passe d’abord par leur pratique avant de passer par leurs images. Ce qui les caractĂ©rise, c’est moins une idĂ©ologie de l’image qu’une idĂ©ologie de la prise de vue. Et cette idĂ©ologie, tout en Ă©tant insĂ©parable de ses effets sur l’image, ne saurait en aucun cas s’y laisser rĂ©duire, pas plus qu’elle ne saurait astreindre l’image Ă sa propre logique.
Le caractère principal des appareils bon marchĂ© est leur simplicitĂ© d’utilisation. Le fabricant n’a pas prĂ©vu de mise au point. Parfois seulement deux petits dessins (le sĂ©miologue dirait deux « pictogrammes ») indiquent le rĂ©glage : « nuage » (entendons ombre) ou « soleil ». Les prises de vue en intĂ©rieur ne sont pas prĂ©vues par le constructeur (rien n’empĂŞche d’essayer…) ; les distances non plus. Certains de ces appareils ressemblent Ă de vrais jouets, tout en plastique colorĂ© comme au sortir d’une pochette surprise. D’autres – plastique mis Ă part – copient les appareils des « grandes personnes ». Tous peuvent ĂŞtre offerts Ă un enfant dès ses sept ans, et, pourquoi pas avant… Leur prix très bas Ă©carte tout risque de perte ou de destruction. On peut les salir, un coup d’éponge leur redonne leur apparence. Leur aspect mĂ©diocre les protège Ă©galement contre le vol. Mais ces appareils simplissimes permettent aussi de photographier dans toutes les positions (tant pis si l’appareil se brise), de courir tous les risques (tant pis s’il se noie), de se fondre dans la foule avec l’air d’un amateur dĂ©sargenté… et surtout, surtout, de « tirer plus vite que son ombre ». Car telle est en dĂ©finitive leur principale particularitĂ©. Ces appareils rĂ©duisent l’acte photographique au seul geste d’appuyer sur le bouton. Ils peuvent alors Ă la limite devenir une espèce de carnet de croquis automatique, un bloc-notes vraiment « magique ». Mais surtout, ils favorisent un rapport spĂ©cifique au monde.
Bernard Plossu aime insister sur la disponibilité à l’événement que lui donnent ses « appareils jouets ». Disponibilité de pouvoir faire des photographies à tout moment sans se préoccuper de la mise au point (« J’aime les stretch parce que c’est rapide. Il n’y a qu’à appuyer sur le bouton »1) ; joie de se sentir « un enfant qui joue au photographe »2. L’état d’esprit favorisé par l’appareil bon marché fait passer la disponibilité à l’émotion avant la fabrication de l’image. Ce n’est plus la maîtrise de la représentation du monde qui prime la relation avec lui, comme dans le dessin, la peinture et la procédure photographique traditionnelle, mais la continuité émotionnelle et sensorielle. Le geste photographique devient presque l’équivalent de l’acte perceptif lui-même. Bernard Plossu affectionne d’ailleurs de faire des photographies dans des situations de perception furtive, en train, en autobus, en chemin de fer, en voiture, en train de marcher ou de sauter…. Ainsi son regard n’est jamais celui d’un voyeur ou d’un chasseur d’images qui s’arrête et se concentre sur ce qu’il voit pour en « prendre une image ». Tout au contraire, ces appareils lui permettent de faire du moment de la prise de vue le prolongement instantané d’une réceptivité. Il y gagne du même coup une connivence avec le réel que ni le dessinateur, ni le peintre ne pouvaient avoir. Si le résultat évoque parfois certaines images créées par le courant photographique appelé « pictorialiste », c’est par une dynamique inverse de ce qui était recherché dans celui-ci. Il ne s’agit pas avec ces appareils de privilégier parmi les images celles qui peuvent évoquer le travail du peintre. Il s’agit au contraire de privilégier dans l’image la participation sensorielle, émotionnelle et motrice qui est au cœur de nos représentations spontanées et en général inconscientes du monde.
Pour les sémiologues, toute photographie est intermédiaire entre un « indice » (c’est-à -dire en contiguïté matérielle avec son objet comme la fumée l’est avec le feu qui la produit) et un « icône » (c’est-à -dire en continuité de ressemblance avec ce qu’elle représente). Mais la photographie prise avec un appareil bon marché est toujours plus proche du premier que du second. Elle est reçue par son spectateur comme trace plutôt que comme représentation du monde.
5. Ressemblance et / ou réalité
L’originalité des appareils bon marché n’est évidemment pas du côté de leur pouvoir de donner une image précise et ressemblante du monde. Les défauts particuliers à toute image photographique, notamment l’astigmatisme et l’aberration sphérique, y sont en règle générale majorés. Leur lentille en plastique produit une photographie imprévue dans la netteté de ses plans successifs et globalement moins « piquée », c’est-à -dire de moindre résolution que celle obtenue avec les appareils possédant une lentille de verre. Par ailleurs, et là encore du fait des lentilles en plastique, il arrive que chaque point de l’image soit entouré d’un léger halo. L’image semble alors privilégier la fluidité du monde sur sa solidité et sa stabilité. D’autres fois, la netteté s’organise du centre vers la périphérie, le flou gagnant progressivement l’image au fur et à mesure qu’on se rapproche des bords. De telles photographies semblent alors mimer la façon dont la perception rétinienne possède une netteté focalisée sur le centre de la vision, qualité à laquelle nous ne sommes en général pas sensibles parce que nous concentrons justement notre attention sur ce point central. Enfin, l’impossibilité de la mise au point dans ces appareils rend souvent aléatoire leur résultat. Plus que jamais, le photographe découvre l’image au moment de son développement, ce qui ajoute d’ailleurs au caractère ludique du moment de la prise de vue. Alors que certains photographes s’astreignent à contrôler leurs effets et à assurer la stabilité de leurs productions, ceux qui utilisent un appareil bon marché travaillent avec l’imprévisible et le hasard….
De ce point de vue, les instamatics présentent un intérêt sur les jetables : ils sont considérés comme des appareils pour les enfants et ne font donc pas l’objet d’une attention aussi soutenue de la part des fabricants que les seconds dont les performances techniques sont souvent proches de la perfection. Il est vrai qu’entre le prix de l’appareil et celui du développement, les jetables finissent par mettre la photographie à un prix assez élevé et sans commune mesure avec celle d’un instamatic. La publicité et la concurrence faites autour du jetable en font un produit de plus en plus sophistiqué : jamais un jetable ne « voilera délicieusement » nos images de vacances, comme le Canomatic évoqué par Bernard Plossu…
Et pourtant, malgrĂ© toutes ces imperfections – ou peut-ĂŞtre Ă cause d’elles ? – les photographies prises avec un appareil bon marchĂ© ont le pouvoir de nous imposer un intense sentiment de rĂ©alitĂ©. Elles nous apprennent ainsi que celui-ci est indĂ©pendant de la nettetĂ© optique d’une image et qu’il tient moins Ă la prĂ©cision photographique de ce qu’elle reprĂ©sente qu’à sa matĂ©rialitĂ© et Ă sa texture propres. La vĂ©ritĂ© en photographie a deux pĂ´les : l’un du cĂ´tĂ© de la ressemblance et l’autre du cĂ´tĂ© du sentiment de rĂ©alitĂ©. Ces deux pĂ´les, contrairement Ă ce que certains veulent encore croire, sont indĂ©pendants l’un de l’autre. Ainsi, la reproduction la plus exacte possible des caractĂ©ristiques de notre perception sur une photographie nous fait volontiers juger celle-ci comme rĂ©ussie, voire exemplaire. Mais la relative imprĂ©cision de l’image prise avec un appareil bon marchĂ© nous confronte Ă une autre forme de vĂ©ritĂ©, celle de nos perceptions.
L’utilisation d’un appareil-jouet encourage l’enregistrement et la fixation d’impressions visuelles fugitives qui ne sont jamais organisées de façon à constituer véritablement des images mentales, mais qui sont pourtant essentielles au sentiment de notre familiarité au monde. Ces impressions sont habituellement effacées au fur et à mesure de leur constitution au profit d’images construites sur le modèle de la représentation picturale, puis de la photographie et du cinéma. Nous sommes loin de voir tout ce que notre rétine enregistre, et heureusement d’ailleurs ! Toute perception est en fait une construction, et, à ce titre, elle est déterminée par ce que nous savons du monde autant que par nos sensations visuelles. Or il appartient aux images prises fugitivement avec ces appareils aux lentilles approximatives de pouvoir parfois nous restituer la logique de sensations visuelles inconnues de nous-mêmes. L’image saisie dans le vif d’une immersion dans le monde porte témoignage de la vérité de nos sensations bien plus violemment que l’image ressemblante. Nos perceptions font en effet d’abord intervenir indissociablement tous nos sens avant d’être placées sous le primat du visuel et organisées en liaison avec nos représentations familières déjà constituées, celles à travers lesquelles nous croyons connaître le monde parce qu’elles s’avèrent les plus efficaces pour le manipuler. Les photographies de Bernard Plossu trouvent ainsi leur place parmi les tentatives de l’image de nous révéler différemment le visible en se constituant en reflets d’un visible non vu. Elles permettent à l’inconscient visuel d’épanouir des pouvoirs qui ne sont justement pas du côté de la représentation, et encore moins du côté de la ressemblance en révélant des configurations optiques habituellement effacées de nos perceptions alors qu’elles font partie de nos sensations premières. En poussant à l’extrême la caractéristique de l’image photographique d’être un enregistrement pur (ce que Fox Talbot appelait « The Pencil of Nature »), elles nous restituent une vérité que la photographie avait justement tendu à nous faire oublier : nous ne « voyons » qu’une partie infime de nos sensations visuelles, et le « visible » dépend pour chacun de son attention et de ses images déjà constituées.
6. Le « vu-suel » et l’« Un-visible »
Il est fréquent, parlant de l’image, d’opposer le « visible » à l’« invisible ». Ce qui précède m’incite à substituer à cette opposition une autre articulation possible des pouvoirs de l’image. Je propose pour soutenir cette articulation deux mots-valise, le « vu-suel » et l’« Un-visible ». Je désigne par le mot « vu-suel » le visible tel que nous le percevons usuellement, à la fois du fait du rapport praxique que nous entretenons avec lui et de notre tradition culturelle ; et par le mot « Un-visible » l’unité fondamentale et invisible du monde telle qu’elle se donne parfois à nous dans des rencontres limites et exceptionnelles. L’expérience de la beauté en est une, tout comme l’union mystique avec le Monde. Cette expérience de l’Unité de Soi et du Monde appartient par définition à un autre ordre que celui du visible, et pourtant elle s’appuie sur le visible comme sur un sens privilégié. C’est pourquoi je propose pour désigner le rapport qu’elle entretient avec le visible le mot paradoxal « d’Un-visible ». Alors que le mot « invisible » désigne le non-visible, l’« Un-visible » désigne l’Unicité du visible en tant que cette unicité est habituellement cachée par les détails de la perception. Cet « Un-visible » est de l’ordre d’un impact émotionnel et sensoriel autant que visuel. Il est une expérience qui s’impose à partir de la vue mais qui excède de toutes parts la seule vision. Il est la vérité de la perception, son fonds continu qui nous assure de notre présence au monde.
En photographie, ces deux pôles du « vu-suel » et de l’« Un-visible » ont une correspondance immédiate : celle qui oppose la forme des objets (c’est-à -dire leur netteté qui permet de les identifier immédiatement) à la continuité de l’image qui aligne inexorablement, et quels que soient les objets représentés, la même trame de points. Ces deux caractéristiques trouvent leur origine dans la façon dont toute photographie impose à chacun des éléments qui y sont représentés une réduction essentielle. Tout objet, vivant ou inerte, est en effet normalement perçu à travers de multiples caractéristiques : sa forme, mais aussi son mouvement éventuel (avec sa rapidité et sa fréquence), et le rapport qu’il entretient avec les autres objets présents (rapports de rapprochement ou au contraire d’éloignement, mouvements synchrones, opposés ou indépendants, etc.). L’image photographique réduit l’ensemble de ces caractéristiques à la seule forme de l’objet en imposant qui plus est traditionnellement l’idée qu’il vaut mieux que cette forme soit nette. Or, plus les détails formels des éléments représentés sont nets et plus l’espace autour d’eux s’efface au profit de l’existence séparée de ces éléments. Nous avons alors plaisir à les reconnaître par les caractères familiers que nous leur prêtons, autrement dit dans leur aspect « vu-suel ». Au contraire, plus les particularités des objets s’effacent et plus l’espace qui les contient s’impose comme l’objet essentiel de l’image. Cet espace qui porte et enveloppe dans un même grain le proche et le lointain, l’animé et l’inanimé, le vivant et l’inerte, constitue l’« Un-visible » même.
Revenons maintenant aux caractĂ©ristiques des appareils bon marchĂ©. J’ai Ă©voquĂ© leurs images sans profondeur de champ, de faible rĂ©solution, Ă la pĂ©riphĂ©rie volontiers Ă©vanescente, quand elles ne sont pas « dĂ©licieusement » – ou dramatiquement ! – voilĂ©es. Finalement, ce qui reste Ă s’imposer dans ces photographies, c’est leur composition gĂ©nĂ©rale. Or celle-ci, dans toute photographie, a deux aspects complĂ©mentaires. L’un concerne le rassemblement des objets photographiĂ©s dans un mĂŞme cadre dont atteste le support de l’image (tout ce qui se trouve « dans le champ » est fixĂ© sur l’image quand on appuie sur le bouton). L’autre concerne le fait que le photographe, pour chacune de ses prises de vue, a dĂ» se placer face aux objets qu’il a photographiĂ©s (pour cela, il s’est mis Ă la fois « dans le cadre », si on prend maintenant ce mot au sens du dĂ©cor gĂ©nĂ©ral qui sert de théâtre Ă l’acte de la prise de vue, et « hors champ »). Selon le premier de ces aspects, toute photographie atteste que les objets rĂ©unis sur l’image l’ont Ă©tĂ© d’abord pour la perception, ne serait-ce qu’une seule fois, ce qui ne prouve d’ailleurs pas qu’ils aient Ă©tĂ© proches physiquement, une montagne qui est Ă l’arrière-fond sur une photographie pouvant ĂŞtre très Ă©loignĂ©e du premier plan. Selon le second de ces aspects, toute photographie atteste que son photographe s’est bien placĂ©, ne serait-ce qu’une seule fois, lĂ d’oĂą l’image a Ă©tĂ© prise. Toute photographie atteste ainsi Ă la fois d’un « ça a Ă©té » pour les objets qui y sont reprĂ©sentĂ©s et d’un « j’y Ă©tais » pour l’auteur de la prise de vue. Mais on peut dire aussi qu’elle fonctionne, selon chacun de ces deux points de vue, comme une « enveloppe » : elle est preuve du rassemblement de ses objets dans un mĂŞme espace de vision, autrement dit dans une mĂŞme « enveloppe visuelle » ; et elle est preuve de la prĂ©sence du photographe « hors champ », mais situĂ© dans le mĂŞme espace qu’eux. Alors qu’aucune Ĺ“uvre picturale ne peut jamais attester ni que les objets qui y sont rassemblĂ©s ont Ă©tĂ© prĂ©sents ensemble, ni que le peintre se soit jamais trouvĂ© face Ă eux, la photographie atteste de ces deux rĂ©alitĂ©s.
Or, tant du point de vue du rassemblement d’objets sur une mĂŞme image que du point de vue de la prĂ©sence du photographe face Ă ces objets, la photographie prise avec un appareil bon marchĂ© impose des caractères spĂ©cifiques. En effet, comme Ă©voquĂ© plus haut, la nettetĂ© – et donc la ressemblance – de chacun des objets photographiĂ©s s’efface au profit de la composition gĂ©nĂ©rale, ou mieux encore, au profit d’une atmosphère gĂ©nĂ©rale de l’image ; tandis que la prĂ©sence du photographe face Ă ce qu’il a photographiĂ© tend Ă s’imposer par le caractère imprĂ©visible de ces images. Alors qu’une photo nette impose l’idĂ©e que nous aurions vu les choses de la mĂŞme façon que le photographe, – et qu’elle fait mĂŞme oublier sa prĂ©sence, ruse suprĂŞme ! – une photo approximative ou inattendue impose toujours l’image du photographe face Ă ce qu’il a fixĂ©. En dĂ©finitive, de telles photographies nous sont très prĂ©cieuses pour comprendre la nature mĂŞme de l’image. Elles ruinent le pathos sous lequel la critique de l’image – dont la critique photographique n’est qu’une infime partie – a failli l’engloutir. L’image n’est en effet ni une perception, ni une figure, ni un signe3. Et c’est cette triple vĂ©ritĂ© qu’imposent en particulier les photographies de Bernard Plossu rassemblĂ©es ici.
Ces photographies, tout d’abord, ne sont pas des perceptions. Nous avons vu en effet que les sensations fugitives qui y sont fixées ne sont justement pas habituellement organisées en images perçues consciemment. Pour la même raison, ces photographies ne sont pas des figures. Ce ne sont pas les objets représentés qui y sont privilégiés, mais une atmosphère, le grain du monde, sa peau, ce que je préfère appeler son enveloppe. Enfin, ces photographies ne sont pas non plus des signes. La rapidité de leur saisie (avec la large part qui y est faite au hasard) ainsi que les nombreuses déformations dont on ne peut jamais dire si elles sont volontaires ou dues à des déficiences du matériel, tout cela dissuade l’approche symbolique de ces images.
Finalement, ces images se tiennent au plus près de l’émotion première d’où émerge la possibilité même de la représentation, et en portent témoignage. Elles placent la photographie au cœur de sa spécificité, qui est d’être un acte avant d’être une image, un acte qui propose une découpe de l’espace à partir de matières de sensations. Bernard Plossu ne recadre jamais ses images. Certaines de celles qui sont reproduites ici (à peu près un tiers) ont été à l’origine prises avec des pellicules en couleur. Mais c’est soit parce que, pour certains appareils, les films en noir et blanc n’existent plus, soit parce qu’il s’agit de jetables vendus uniquement avec une pellicule couleur. Le choix n’est donc jamais de choisir une pellicule couleur pour un tirage noir et blanc ! De plus, le choix de privilégier les subtiles variations des gris sur la palette chromatique n’est pas un choix systématique. Bernard Plossu exposant aussi des photographies en couleur. Mais elle m’apparaît comme une façon de privilégier une forme de présence qui est éprouvée par lui d’abord sur le mode du rythme (rappelons encore une fois que Bernard Plossu aime photographier en mouvement), ou plutôt d’un accord de rythme entre le monde et son corps, accord qui participe pour lui de la familiarité de son être dans l’espace. Cet accord trouve en effet dans l’image en noir et blanc un équivalent à travers les rythmes de l’ombre et de la lumière. Ceux-ci participent de la création d’une continuité totale sur laquelle les objets ne se détachent pas, mais au contraire à laquelle ils contribuent en se laissant plus ou moins absorber par elle. Cette continuité totale communique à son tour au spectateur de la photographie le sentiment d’une continuité du monde (qu’on appelle son « grain », sa « peau » ou son « enveloppe ») que le choix de la couleur serait incapable de produire. Finalement, le plus juste serait peut-être d’appeler les images qui résultent de cette démarche des « photographies-sensations » si cette expression n’entretenait une proximité fâcheuse avec ce qu’on a appelé « la photographie à sensations ». Il s’agit là , on l’a compris, de l’exact opposé. La photographie à sensations se constitue en spectacle émotionnel. La photographie-sensation, elle, privilégie la présence sur la représentation, c’est-à -dire l’enveloppe continue et invisible des choses nécessaire au sentiment que nous avons d’être à la fois contenu dans le monde et partie prenante de lui.
7. L’image-sensation
Ainsi la photographie, plus encore que toute autre forme de création d’image, a deux pôles. L’un est du côté de la mise en distance du monde, l’autre du côté d’une participation immédiate et directe avec lui. A la première de ces tendances correspond le photographe qui cherche le meilleur point de vue, s’installe, cadre… A la seconde, le photographe qui déambule, le regard flottant, jusqu’à ce que, soudain frappé aux limites de la conscience et du champ visuel, il ne soit pris par l’impérieuse nécessité d’appuyer sur le bouton, sans savoir souvent pourquoi, seulement parce qu’une émotion ou une sensation l’a saisi.
Dans le premier cas, le photographe vise une possession du monde sur le mode de la maîtrise et de la pétrification. C’est cette tendance qu’ont privilégiée les études sur la photographie axées sur la momification, le fétichisme, la mort et la névrose obsessionnelle. Au contraire, dans le second cas, la maîtrise du monde se fait sur le mode d’une absorption extrême dans son « corps ». C’est d’abord la suspension du jugement et l’attention flottante qui prédominent.
Ces deux dĂ©marches ne sont pas incompatibles et tous les degrĂ©s intermĂ©diaires peuvent se rencontrer. La valorisation des appareils lĂ©gers, manipulables et ne nĂ©cessitant aucun rĂ©glage me paraĂ®t relever d’un effort pour placer le photographe Ă la limite extrĂŞme de ce second domaine oĂą la prĂ©occupation de l’image s’efface presque devant l’ouverture Ă soi-mĂŞme et au monde. Et c’est de cette « ouverture » que rĂ©sulte probablement la force de rĂ©alitĂ© de nombre de photographies prises dans ces conditions4. C’est pourquoi « l’appareil jouet » n’est pas le concept d’une marchandise. Tout appareil point trop fragile ou encombrant peut Ă la limite ĂŞtre utilisĂ© comme tel. Bernard Plossu a rĂ©alisĂ© avec son Nikon de nombreuses photographies qui tĂ©moignent, autant que celles qui sont reproduites ici, du mĂŞme esprit. Ce qui dĂ©finit son usage, c’est un rapport privilĂ©giĂ© Ă la sensation. Sa logique rejoint ainsi celle dont a parlĂ© le peintre Fancis Bacon au sujet de son propre travail. « Il existe une sorte d’image-sensation (sensationnal image) dans la structure intime de notre ĂŞtre qui n’a rien Ă voir avec les images mentales » (citĂ© par P. Miller, 1994). Mais, Ă la diffĂ©rence de ce qui se passe dans l’image-sensation dont nous parle Francis Bacon, ce n’est pas le corps, ici, qui est la rĂ©fĂ©rence principale. La logique de la sensation, en photographie, est fondamentalement liĂ©e au temps et Ă la perception de la durĂ©e. C’est cette durĂ©e, en tant qu’elle fonde l’identitĂ© subjective, qui est son objet privilĂ©giĂ©. Les photographies de Bernard Plossu sont d’abord le regard d’un corps Ă©mu. Mais ce corps est Ă©mu par la durĂ©e plutĂ´t que par la matĂ©rialitĂ© intime et troublante de la matière. En photographie, la logique de la sensation n’est pas celle d’un corps primitif projetĂ© sur le miroir de la toile comme chez Francis Bacon, mais celle d’une perception qui s’efface constamment devant la suivante de telle façon que seule subsiste la permanence de l’émotion. Un effacement qui renvoie, au-delĂ de la fugacitĂ© des perceptions, Ă la prĂ©caritĂ© des objets mentaux intĂ©riorisĂ©s. Chez Bernard Plossu, l’imprĂ©cision questionne la mĂ©moire. L’image y est comme captĂ©e en voie d’effacement, laissant dĂ©jĂ sa place Ă la suivante pourtant encore non perceptible, comme si le futur de l’image – qui appartient pourtant au passĂ© du rĂ©el – Ă©tait encore Ă venir. C’est ce que j’ai appelĂ© (1990) le « futur antĂ©rieur » de ces photographies. Tout effacement de mĂ©moire contient le risque de la fragilitĂ© des premières traces psychiques. Les images de Bernard Plossu tentent de rĂ©agir Ă cette menace en assurant l’être de sa propre continuitĂ© au monde, mais aussi de sa continuitĂ© avec ses semblables, avant que le langage n’impose, avec l’effort de se comprendre, la certitude d’être irrĂ©mĂ©diablement sĂ©parĂ©s. Elles se constituent, par cela, en remède Ă notre propre angoisse.
Mais d’autres fois, les objets s’effacent au profit de la continuitĂ© qui unit ensemble leurs formes et l’espace qui les entoure. Cet effacement donne alors Ă ces images – comme la « cour Ă la poupĂ©e » de Nijar, les basketteurs de bord de plage Ă Almeria, les espaces infinis du brouillard tyrolien ou les panoramiques pris en Inde – une proximitĂ© avec l’espace du mythe. Comme dans celui-ci, personnages et objets semblent suspendus dans un Ă©tat provisoire, comme dĂ©jĂ Ă demi aspirĂ©s par un destin dont on ne sait s’il sera un anĂ©antissement ou une transfiguration.
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